Un Dimanche à la Campagne.
La semaine passée, nous avons eu la chance de déguster un Château La Lagune 1966 pour fêter le début du 66ème printemps d'un ami très cher.
Aussi, je vous propose de partager un peu de la magie d'une bouteille qui n'aura connu depuis le jour où elle a quitté la propriété, qu'une seule cave, celle de notre famille.
Tout d'abord, vous vous en doutez, il s'agissait de la toute dernière. Celle qui clôt un cycle, une période de notre vie. A partir du moment où nous l'avons retenue pour ce dîner dominical, il s'agissait de ne pas passer à côté de l'histoire en maltraitant celle que nos aïeux avaient pris tant de soin à préserver. Aussi, une seule question nous hantait : " comment faire pour ne pas gâcher ce livre ouvert sur 1966 ? ".
Tout d'abord, la veille, nous avons pris soin de relever délicatement la bouteille, d'en observer la matière par transparence à travers une lumière intense, puis de laisser notre précieux flacon dormir debout, en cave, pour sa dernière nuit, avec ses cousines.
Au petit matin, la nuit avait parachevé son œuvre. La matière gisait parfaitement immobile au fond de la bouteille. Elle était prête pour le transport.
Emmaillotée dans un lange isotherme pour la préserver des belles températures de ce dimanche de juin, voilà notre bouteille, tête haute, prête pour son dernier voyage, en route pour son échafaud.
Le premier plaisir lorsque vous partagez une belle bouteille est de voir les pupilles de l'aficionado se dilater. Connaissez-vous un autre produit au monde qui, décati par la poussière, dévalorisé par une capsule malmenée, entaché d'une étiquette jaunie et amputé de quelques précieux millimètres carrés, ensorcellerait la vue et l'esprit de son futur consommateur ?
Plus nous nous rapprochions du moment de vérité, plus une certaine angoisse envahissait nos sens. Personnellement, le bouchon de liège occupait tout mon esprit. A-t-il tenu ? Et bien que le niveau de vin fût parfait, l'oxygène avait-elle envahi la bouteille ? La réponse fut nette, sans bavure. Un tiers de ce bouchon de 54 mm était intact.
Se pouvait-il que notre exemplaire unique soit bouchonné ? Le disque sonnerait-il le glas de notre dîner en délivrant une couleur madérisée ? Pour le savoir, une seule solution que nous retardions pour prendre une dernière inspiration évocatrice de plaisirs à venir ou d'une déception définitive. Nous nous sommes enfin servi un verre de dégustation chacun. Un impitoyable. Verdict : un disque en pleine forme, celui d'un jeune homme de 42 ans, et pas la moindre molécule se rapportant de près ou de loin au liège.
La fin fût cruelle pour cette belle bouteille. Telle la lampe d'Aladin, elle nous offrit tout le génie et le talent des vignerons de Ludon en Médoc. Au delà de sa surprenante fraîcheur, La Lagune nous avait réservé successivement ou alternativement (je ne sais plus, j'étais ivre de bonheur) les épices les plus délicates, des petits fruits confis par le temps, et le parfum brut et persistant d'un grain de café vert, fraîchement dépouillé de sa pulpe rouge.
Pourtant le meilleur était devant nous. Aujourd'hui encore, je rends grâce à ses caudalies interminables qui tapissaient nos palais et soutenaient notre délicieux repas. Entre deux gorgées, du plaisir et aucun stress. Nous n'étions, bien égoïstement, que 4. Et c'est tant mieux, car, plus nombreux, La Lagune eut été asséchée bien avant les deux heures qui nous ont permis de vivre un véritable bouquet final, une plénitude, un éventail de parfums et de saveurs où complexité, puissance et élégance s'entremêlaient dans une véritable parade prénuptiale.
Mes pensées allèrent alors vers " terroir et…patience ", les facteurs clefs de succès des Grands Bordeaux qu'évoquait, dans la Ronde n°5, Pascal Paradis, le sommelier de Toqué! lequel vous livrera début juillet quelques uns de ses secrets pour accorder les mets de Normand Laprise avec nos vins.
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